4. "Arrêts sur Images" Projet DEPARDON La photographie documentaire Janvier 2010 Activité 2 (pour les 4B ; activité 1 pour les 4D) sur Paysans
"Mais vous me filmez ?
- Oui.
- Pourquoi faire ?
- Parce que vous êtes là." Marcelle Brès, à une voisine, épigraphe du livre
Paysans.
Temps 1 (court)
Se promener librement dans le parcours "Paysans"
Répondre aux questions suivantes par quelques mots clés, l'essentiel étant de regarder de façon
active :
Repérages
Repérer sur la carte les trois départements photographiés lors de
la mission
photographique de la DATAR
Qu'ont en commun, sur
le plan du relief, ces départements ?
Il s'agit de départements de moyenne montagne.
Repérer le département dont la famille de R. Depardon est originaire (le Rhône). Les paysages sont différents, mais en vous aidant des citations sur les panneaux, dire quel est le point
commun entre ses lieux.
Dans ces différents départements, comme pour la ferme des parents de Depardon le métier de paysan est difficile, menacé.
Le
documentariste est donc comme personnellement impliqué dans son enquête, son regard n'est pas neutre ; même s'il va s'efforcer à un regard
objectif.
________________________________________
Organisation
Comment les photographies sont-elles présentées ? (ordre spatial, chronologique...)
Les photographies ne suivent pas (dans le détail) un ordre chronologique (allers retours entre les années 1990 et 2000) ; cependant l'exposition commence par les
photographies de l'enfance, ferme du Garet et se termine par des images récentes des frères Privat.
La répartition n'est pas non plus géographique.
On peut dire qu'elle est davantage thématique et "subjective", fondée sur les relations du paysan photographié à son milieu et sur l'approche du paysan par le
photographe.
Pour vous aider à répondre à la question précédente ou confirmer votre hypothèse, rechercher les 4 photographies (en noir et blanc) de Marcel Privat: où sont-elles ? comment
sont-elles disposées ? (être attentif car le nom n'est pas noté sur deux légendes ou seul figure le nom du lieu : Le Villaret). Observer les 4 clichés : sont-ils dans l'ordre chronologique ?
Représentent-ils le personnage dans la même attitude ? quels changements de l'un à l'autre ? comment justifier alors le choix ?
Les quatre photographies de Marcel Privat (// Raymond Depardon ?) le montrent en 1993 devant sa maison, au soleil, tête basse / en 2000 de dos face à ses moutons,
temps plus brumeux (opposition légères plongée // contre-plongée) l'approche est valorisante. Pour les deux autres photographies : mêmes dates, mêmes oppositions de dos mais marchant // de face
mais fantomatique, regardant la brume. Le personnage, en hauteur, se laisse absorber par le paysage de nouveau sans animaux (renoncement à l'élevage, impossible) : c'est donc une trame
narrative discrète qui relie les photographies, même si l'ordre chronologique est différent. C'est l'histoire (vraie) de Marcel, telle que le photographe l'a approché.
Une fois repéré cette première organisation, regarder les photos de la salle 1 (après "l'entrée") : observer le
cadrage des personnes (donner les plans). Que remarque-t-on ? Comment pourrait-on nommer la salle 1 ?
La première salle pour s'appeler "L'approche" sur le modèle des dilms documentaires, car le photographe montre les paysans dans
des cadres de plus en plus serrés : du plan général au plan en pied ou moyen. le personnage est donc d'abord caractérisé par son milieu puis il devient le centre de l'image, une
personne. L'intérêt passe du cadre géographique, le paysage, à celui qui l'a fait. On peut remarquer que les portes, de fermées, deviennent ouvertes.
Essayer de voir si les femmes sont photographiées comme les hommes. Une hypothèse d'interprétation ?
Une différence de traitement est sensible : les seules femmes représentés sont en retrait ou floues. Le regard est vers le sol, en arrière du mari s'il est présent.
Les paysans // les paysannes... Seul le dernier cliché montre le couple Jean-Roy de face, les deux personnes souriant. Une approche aussi de la place de la femme dans le monde paysan, plus
difficile que les caractères masculins ?
____________________________________________
Temps 2 (plus long) : Arrêt dans la salle 2 / "des cuisines"
Pourquoi des cuisines ? Elles sont la pièce essentielle de la ferme, salle d'accueil, de vie. On pourrait appeler cette deuxième salle "Le quotidien". Les
cuisines sont particulièrement intéressantes car elles reflètent la personnalité d ela personne qui y vit. Toutes sont proches (pays, époque) et en même temps très différentes. Ces différences
sont accentuées par le cadrage, l'angle de vue, les choix d'éclairage et la présence du photographe, évoquée ou non dans le champ.
Combien de photographies de personnes dans leur cuisine voit-on ? Comment cette "séquence" est-elle construite ?
(nombre de personnes, sexe, place, place du photographe, cuisine, positions, regards)
Disposition remarquablement parlante et émouvante. Une séquence et une scène.
Au centre, de face, Paul Argaud, seul. La table vide (sans rien pour le photographe) envahit le premier plan, ferme le cliché par un espace plan, vide, uni. A la palce de la nourriture ou du
café, le cendrier.
A droite et à gauche, deux couples : A Droite, Marcelle et Germaine Delahaye, sur la table un goûter (même si Germaine est floue, son geste / sa présence est fantomatique, son regard vers la
table), le photographe est à même hauteur, "presque" présent / à la place du spectateur. A gauche, le couple Maneval, elle en retrait, le regard baissé, et Louis le regard tourné vers la gauche
(le passé : il est en train de renoncer).
A droite encore, Madeleine Lacombe, dans la lumière et tourné vers la droite. Une cuisine moderne, "salle à manger"
A gauche, près de la fenêtre aussi les deux frères, tournés vers la gauche. Une cuisine très ancienne.
Une construction tout en symétrie oppositions, échos et séparations. Malgré des situations identiques, extrêmes isolements, des personnalités différentes, presque
magnifiées par la dureté de la situation. Les huit personnes semblent toutes en proie à un tourment ou engagées dans un combat, le combat d'être là, de se
maintenir. Parce qu'elles sont "cadreés" dans leur espace, chaque geste, même insignifiant, étant le leur : elles se déploient (même petitement) dans leur espace, ne posent pas (affectation)
elles sont là. Et cette présence, au-delà de la difficulté à être paysan dans les années 1980-2000, témoigne de la constance de l'homme à durer, quelle que
soit l'âpreté de la vie (images différentes / complémentaires du paysage d'Errance et des visages de Villes), ce sont comme des
corps devenus paysages.
____________________________________________
Gros plan sur Madeleine Lacombe
Madeleine Lacombe, Aubas, Dordogne, 1987 Série paysans, Raymond Depardon © Magnum Photos
Quelle est la place du photographe (différence par rapport aux autres clichés) ? Où est la chaise ?
Le photographe est debout et non assis, ou à hauteur des personnes assises. Il est face au personnage qui est au centre, la cuisine étant elle-même décentrée. On a
du mal à imaginer ce qui est autour du photographe, tous les éléments de la cuisine étant devant nous ; par rapport aux autres clichés, il est "ailleurs".
Quelle est la place du
personnage dans le "décor" ? Relever les particularités (angle de vue, perspective).
Le personnage occupe une place curieuse sans son espace (par rapport aux autres clichés ; tout à fait à l'opposé de Paul Argaud, par exemple). Elle
est de profil mais tournée vers ? (ni porte, ni fenêtre, ni personne supposée). Contre un banc, mais non placée pour s'asseoir, ni pour cuisiner etc. Sur la table mais à l'opposé une pomme
et un couteau. Si elle était de face elle semblerait poser, mais son profil en fait une pose inhabituelle.
Cette place est aussi en déséquilibre / nouvel, autre équilibre, par rapport à la cuisine ; pas au milieu de l'espace, pas au milieu, ni au bout de la table, pas devant la fenêtre, dans un espace
improbable.
Quels sont les objets composant le décor (relevé exhaustif sur le modèle de l'analyse de Rimbaud suivant le protocole d'analyse d'image de Laurent Gervereau ? Quels objets sont dans cette seule cuisine ? Que montrent-ils du personnage ?
Le "décor" est à la fois banal et intrigant : réfrigérateur, cuisinière, table et bancs... mais la cuisinière est au milieu de la salle à manger, loin de
tout évier, le réfrigérateur (ouvert ?) / placard à côté d'un buffet... Table et banc d'un côté, chaise de l'autre, tournée à l'envers ? Sur le buffet, les objets attendus : radio, réveil,
téléphone, verres et tasses : la vie sociale. Trois bouquets encadrent Madeleine (seule ferme où l'on voit ces bouquets) : un au-dessus de sa tête (dans le buffet d'angle, encadré lui même par
deux reproductions (paysage façon Errance ? pont ? route ?), l'autre devant elle, le troisième derrière (évocation de statue fleurie). Les bouquets sont faits, en
partie, de houx (feuillage persistant, symbolique de l'immortalité).
Décrire précisément le personnage et son attitude.
Madeleine est de profil, bien droite, presque penchée vers l'arrière (arc de son profil droit dans la lumière), ses deux bras sont croisés, mains cachées,
son visage légèrement tournés vers le haut est "fermé", ses yeux sont fermés ; son expression est secrète / cachée / triste / silencieuse / pensive / soucieuse / fatiguée. Très intérieure, le
contraire de quelqu'un qui serait "tourné vers l'objectif". On ne distingue pas la couleur de ses cheveux du fait de la luminosité (gris ou blancs), ce sont des cheveux frisés, coupés à la nuque,
retenus par une barrette (coupe de la maman du photographe) son visage est ridé. Elle porte un gilet et un tablier, aucune couleur, aucun motif ne sont visibles du fait de l'éclairage, il ne
s'agit pas de noir.
Quel rôle la lumière joue-t-elle dans cette image ? (intensité, origine, orientation, éclairage des objets, de la personne...)
La lumière qui vient de la fenêtre (soleil d'hiver, plutôt haut) occupe une place essentielle dans la photographie ; elle anime
l'espace, crée un éclairage naturel, qui fait plus qu'illuminer le personnage. Madeleine semble en contact avec la lumière / la chaleur ; c'est ce qui explique (?) sa place au centre de la pièce
: elle est dans la lumière, et non dans la cuisine, non pas occupée à une tâche (la pomme, le prospectus ?), mais occupée seulement à recevoir cette lumière ; et son âge, l'absence de "pose"
font qu'elle ne se montre pas recevant cette lumière, elle la reçoit.
Quelle impression d'ensemble se dégage de l'image ?
On pourrait parler d'aura / de rayons lumineux (houx, aspect statufié de la posture) mais la simplicité de la tenue tranche avec les visées spiritualistes et confère
à la scène, au contraire, une matérialité / une humanité très terrienne. Là où ses voisins partagent un repas, un café etc. Madeleine reçoit le soleil comme une plante, et en rayonne
sans aucune affectation : le spectateur semble donc assister à une image de "la vie" dans sa plus grande simplicité et sans plus grande force.
En même temps le personnage est âgé, et ce soleil la réchauffant, l'illuminant, montre aussi sa "transparence", sa fragilité et la rend, en cela, fragile et très émouvante.
__________________________________________
Dernière
salle
Quel nom pourrait-on lui donner ? Pourquoi pas La Vie
moderne, puisque les couleurs ont trouvé ou retrouvé leur place ... ou Portraits de paysans ou encore Gros plans.
.
Faire le rapprochement entre les portraits masculins : Paul Argaud / Daniel Jean-Roy
Points communs - différences Différences ponctuelles mais nombreuses : deux régions, dehors / dedans, droite / gauche, deux directions / postures
contrastées... Quel portrait est ainsi créé ? Mais une ressemblance en même temps frappante, une image d'homme jeune encore, seul, sachant qu'il le
restera probablement ("Et l'hiver il y a des moments où ça manque quelqu'un avec qui discuter" dit Paul Argaud dans La Vie moderne). Cette solitude renvoie,
comme pour la femme âgée, la personne à ce qu'elle a "d'essentiel", être en vie, vivre quoi qu'il en coûte.
Cette dureté et cette simplicité, cette acceptation du destin font de ces hommes des images de l'homme et de sa condition.
Faire la même observation sur les deux frères Raymond et Marcel Privat.
On peut faire des remarques analogues avec les deux frères Privat, mais la fraternité paraît rendre ces destins moins douloureux et les hommes âgés, en couleur,
semblent dotés d'une certaine sérénité.
____________________________________________
Conclure
Ces photographies de "gens simples" au quotidien sont-elles des photos "ordinaires" ?
Ces photographies de gens simples aux vies
"ordinaires", prennent grâce au regard attentif du photographe, inscrit dans la durée, respectueux des espaces propres, une dimension emblématique de la figure humaine, de son entêtement
à être dans des conditions difficiles, de sa dignité face aux problèmes économiques...
Ces photographies sont-elles documentaires ?
Ces photographies peuvent ressortir de la photographie "sociale" comme celles d'August Sanders, mais les liens
qui sont tissés par le photographe entre son histoire propre, celle de ses parents - histoire d'abord rejetée comme honteuse - et la qualité du regard évoqué plus haut en font des aussi
témoignages humanistes.
Cet humanisme - qui n'est pas non plus celui de la "photographie humaniste" d'un Doisneau, par exemple - reste très dépouillé, sans effet de pathétique, alors que les vies montrées sont très dures. Cette
absence d'effet le rend, aux yeux du spectateur contemporain, particulièrement touchant, dans sa retenue même.
Ces photographies sont-elles autre chose qu'un témoignage sur le monde rural des années 1980 à 2000 ?
Elles sont donc plus d'un témoignage sur "le monde rural", la recherche de sources,
d'origines personnelles, mais largement partagées par beaucoup de spectateurs, et surtout partageables grâce à la pudeur et au retrait même du photographe, à l'absence de mise en scène
larmoyante. L'objectivité impossible du regard est remplacé par une attention extrême à l'autre, un silence, une retenue qui donnant la plus grande part à l'autre, dans toute son étrange
matérialité, permette au spectateur de partager cette attention et cette rencontre.