5. Discours explicatif Séance 4 Février 2010 P. GRIMBLOT Les lois anglaises sur le travail des enfants Revue des Deux Mondes, tome 1, 1843
[1][...]La dernière classe des travailleurs et la plus intéressante sans doute est celle des plus jeunes enfants, de la vigilance desquels dépend la
sûreté de la mine, car le soin de fermer les portes (traps) des galeries, sur lesquelles repose l’aérage, leur est confié. Le petit trapper est éveillé par sa mère à deux heures
du matin; il se lève et se rend en toute hâte à la mine, emportant pour sa nourriture de la journée un morceau de pain et du café contenu dans une bouteille d’étain. Descendu dans les travaux, il
s’achemine vers celle des galeries étroites et basses dont la garde lui est remise. Il prend sa place au fond d’une niche creusée dans la roche derrière la porte de cette galerie, qu’il doit
ouvrir aussitôt qu’il entend le roulement du chariot d’un putter, et refermer dès qu’il a passé. Il demeure ainsi douze heures de suite dans l’isolement le plus complet, sans autre
lumière que la clarté faible et vacillante de la chandelle placée devant les chariots des putters; son mince salaire, qui varie de 15 à 20 sous, ne lui permet pas de s’acheter une chandelle.
Malheur à lui s’il succombe à l’ennui et s’endort! la main d’un deputy-overman, faisant la ronde, ne manquera pas de lui rappeler durement que le sort de la communauté repose sur lui. A
quatre heures, le cri de liberté ! Liberté ! (loose ! Loose !) part du puits principal, et se répète rapidement dans les parties les plus éloignées de la mine; mais le
trapper n’est pas encore libre: il demeure à son poste jusqu’à ce qu’ait passé le dernier putter. Il remonte alors à la chaumière de sa famille, et, après une ablution
indispensable et un pauvre dîner, il se hâte de se coucher.
[2] Quoique la tâche confiée aux trappers mérite à peine le nom de travail, pourtant l’immobilité et la solitude auxquelles elle condamne ces pauvres enfants exercent nécessairement la plus funeste influence sur le développement de leur corps et de leur intelligence. Victimes de la pauvreté et de la cupidité de leurs parents, ils descendent dans les mines à l’âge le plus tendre. Dans le Yorkshire, il y a très peu d’enfants au-dessous de sept ans, mais dans le Derbyshire et le West-Riding du Yorkshire, on en voit un grand nombre de cinq à six ans. Dans la partie méridionale de la principauté de Galles, il n’est pas rare de rencontrer dans les mines des enfants de quatre à cinq ans. C’est principalement dans les mines de charbon de l’est de l’Écosse que l’on trouve le plus grand nombre d’enfants en bas âge.
[3] Cependant le travail qui occupe le plus d’enfants des deux sexes, et qui est fréquemment accompagné des circonstances les plus odieuses, est celui des putters. Dans quelques houillères, les putters poussent leurs chariots sur des rails; dans le Staffordshire, l’est de l’Écosse, une partie du Derhyshire et le comté de Durham, ils les tirent par des courroies. Dans les galeries les plus basses, le putter, assimilé à une bête de somme, attelé au chariot par une chaîne qui passe entre ses jambes et se lie à une ceinture de cuir qui entoure son corps, traîne son fardeau en rampant sur ses mains et sur ses pieds. Ce mode de traction, en usage dans les houillères du Staffordshire, du West- Riding du Yorkshire, et surtout dans le Shropshire, arrachait à un vieux mineur, interrogé à ce sujet par un commissaire de l’enquête, cette énergique exclamation «Monsieur, je ne puis que répéter ce que disent les mères : c’est une barbarie !»
[4] Le peu d’épaisseur des couches de houille, et le peu d’élévation des
galeries qui en est la suite, sont les causes
de cet emploi abusif des enfants. La roche qui enveloppe la houille étant le
plus souvent très dure, on ne donne aux galeries d’extraction que la hauteur de la couche, car la dépense que nécessiterait l’exhaussement ne serait pas proportionnée au produit de
l’exploitation. « Il a été constaté, dit le rapport de la commission d’enquête, que dans plusieurs mines les galeries ont de 24 à 30 pouces (environ 60 à 75 centimètres) de hauteur, et
même, dans certaines parties, elles n’ont pas plus de 18 pouces (45 centimètres).» Dans le Derbyshire, où la plupart des couches n’ont que 2 pieds d’épaisseur (environ 60 centimètres), les
enfants ont été employés à tous les travaux de l’exploitation de la houille. Les plus âgés extraient le charbon étendus sur le dos ou couchés sur le côté. Dans le district d’Halifax, il en
est de même, les couches n’ayant, dans un grand nombre de mines, que de 14 à 30 pouces d’épaisseur (de 35 à 75 centimètres). Dans l’est de l’Écosse, les enfants commencent à extraire le
charbon à 12 ans. Dans le sud de la principauté de Galles, ou les emploie quelquefois à ce travail dès l’âge de 7 ans. Dans les puits du Yorkshire, où les galeries n’ont que 28 pouces de
hauteur (70 centimètres) et quelquefois seulement 22 (55 centimètres), les enfants traînent en rampant le charbon dans des corbeilles. Dans ce même district, l’aérage est très imparfait, et
l’épuisement des eaux y est tellement négligé, que les enfants travaillent tout le jour les pieds dans l’eau ou dans la boue. Les houillères du Lancashire sont peut-être plus malsaines encore
que celles du Yorkshire, et c’est dans les puits les plus nuisibles à la santé, c’est aux travaux les plus pénibles que l’on occupe les enfants de l’âge le plus tendre, et de préférence les
jeunes filles.