3. "Que d'histoires !" Les Trois Mousquetaires Séance 2 Novembre 2009 Le portrait de d'Artagnan
[...] Arrivé là, chacun
put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.
Un jeune homme... - traçons son portrait d'un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubertet sans cuissards, don Quichotte revêtu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur céleste. Visage long
et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme
portait un béret orné d'une espèce de plume, l'oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu
exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa
monture quand il était à cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu'elle fut remarquée : c'était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans,
jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui
rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval
étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y
avait un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.
Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en
acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait au moins vingt livres ; il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné
n'avaient pas de prix. Avec un pareil vade-mecum, d'Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantès, auquel
nous l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons
pour des armées, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu'il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung, et que l'un
dans l'autre, il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l'épée ne sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue
du malencontreux bidet jaune n'épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu'au-dessus de cette épée
brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils tâchaient au
moins de ne rire que d'un seul côté, comme les masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu'à cette malheureuse ville de Meung.
»
Alexandre DUMAS
[texte intégral], Les trois Mousquetaires, chapitre1, (1844)
décorcelé : sans corset ; haubert et cuissards : armure du chevalier ; martingale : une courroie destinée à limiter l’élévation de la tête du cheval ; javart : tumeur qui se forme au pied du cheval ; Rossinante : nom de la jument de Don Quichotte ; vade-mecum : laisser-passer ; hilarité : rire.
Lecture analytique
Lecture préalable du texte par les élèves, puis mise en voix par le
professeur, hypothèses de lecture :
- quels sont les aspects remarquables / intéressants / touchants de ce passage (Qu'est-ce que je perçois / sens / comprends) ?
- par quels moyens l'auteur parvient-il à ces effets (donner à voir / raconter / susciter telle émotion / donner telle connotation à ce portrait) ?
Pistes de lecture => C'est un portrait, il y a donc des choix d'éléments caractéristiques
(de quoi ? type ? caractère précis ? personnage particulier ?) ; ce portrait s'inscrit dans un récit (qui voit ? qui raconte ?) ; quelle est l'impression qu'il produit ? quelles sont les
attentes du lecteur ?
Texte de l'édition abrégée
(extrait)
Plusieurs bourgeois se hâtaient d'endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hôtellerie duFranc Meunier, devant laquelle s'empressait un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.
Un jeune homme ... traçons son portrait d'un trait de plumefigurez-vous don Quichotte à dix-huit ans ; visage long et brun,la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires énormement développés, indice infaillible auquel on reconaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume ; l'oeil ouvert et intelligent, le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grandpour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage,sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mol-lets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était a cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable qu'elle fut remarquée: c'etait un bidet du Béam, jaune de robe, sans crins à la queue et qui marchait la tête plus bas que les genoux. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensationdont la défaveur rejaillit jus-qu'à son cavalier.
Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune d'Artagnan (ainsi s'appelait [le] don Quichotte de cette autre Rossinante), qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan père.
Bidet : Petit cheval de poste, trapu et vigoureux, que montaient les courriers
1. Comment le portrait est-il construit ?
- construction d'ensemble
Le plan d'ensemble est un portrait physique (visage surtout) + costume + monture suivi -
par le biais de la comparaison - d'une esquisse morale, représentée en acte / en posture.
Repérage grâce à des accolades.
Un jeune homme = c'est le thème du portrait
béret (soulignage + gras) = plusieurs aspects
constituent le portrait (visage - vêtements - caractère - monture)
finement dessiné (surlignage gris) = propriétés : simplification, netteté et force des traits
pris pour un fils de fermier (surlignage jaune) = mises en relation (comparaison, métaphore) social + fiction
Intelligent ( italique) = portrait moral
mêlé au portrait physique, induit par lui (valeur métaphorique)
2. Par quels yeux d'Artagnan est-il vu ? La focalisation
- D'Artagnan est d'abord vu en focalisation interne : ce sont les habitants de Meung que le lecteur est amené à suivre (agitation, rassemblement, causé par ?) et c'est par leurs yeux qu'il découvre le héros. D'où étonnement et sourire.
- Puis le narrateur en faisant part de ce qui est caché change de focalisation : le point de vue devient omniscient.
Le passage de l'un à l'autre de ces points de vue est intéressant car on pénètre ainsi dans le roman d'un regard extérieur à un regard intérieur, le narrateur accompagne
la rencontre du lecteur avec le héros.
3. Quelle est la fonction de ce portrait (au début d'un roman feuilleton) ?
Ce portrait a plusieurs fonctions :
- il est informatif, il permet au lecteur (XIXe et XXe s.) d'imaginer le cavalier de l'époque classique
- sans freiner longtemps la narration (trépidante du roman feuilleton),
il constitue une pause qui accentue le besoin d'actions ; sur le plan de l'action, il a aussi une fonction : le lecteur s'attend à e que d'Artagnan se batte au premier affront, ainsi se
trouvent par avance justifiés les trois duels à venir avec les mousquetaires.
- il est métaphorique : le héros est un jeune Don Quichotte, chevalier idéaliste et pour l'instant pas encore dans la réalité ; sur ce plan il constitue aussi une première étape dans la construction du héros (roman de formation)
- il donne un ton : portrait humoristique du Don Quichotte (lui aussi sur un bidet : Rossinante) sur un petit cheval jaune sans queue et marchant la tête au sol !